FRANCE

XIIIe siècle - 1981

De ci, de là

La vie étonnante de la guillotine

Un tranche-têtes, vu par Lucas Cranach

Il est remarquable que l'homme a toujours cherché à parfaire (et fréquemment trouvé) les ancestrales techniques manuelles, en employant la mécanique. Le laboureur connut la charrue, puis le tracteur, les transports passèrent du cheval animal au cheval vapeur, et bien d'autre exemples qu'il sérait superflu de citer, tant leur emploi est fréquent désormais. Et comme l'homme n'acquiert jamais autant de dextérité et de pratique que lorsqu'il s'agit de tuer son prochain, le progrès toucha également la peine de mort.

De cette manière, la pendaison, nécessitant l'usage d'une échelle, fut remplacée par la technique du "long drop" (une trappe à deux battants s'ouvrant grâce à un levier sous les pieds du condamné), les flammes du bûcher par l'extraordinaire puissance du courant électrique, l'empoisonnement antique de Socrate par les chambres à gaz aux relents de Zyklon B ou d'acide cyanhydrique. La décapitation, elle, ne fut pas en reste, puisque ce fut, par sa simplicité, la première manière d'exécuter qui soit améliorée. L'emploi d'un exécuteur était toujours nécessaire, mais la précision, loin d'être parfaite dans tous les cas, se voyait considérablement améliorée.

Au milieu du XIXème siècle, des archéologues trouvèrent à Limé, dans l'Aisne, un énorme silex taillé en lame, et ils imaginèrent immédiatement se trouver en présence d'un antique couperet employé par les hommes du Néolithique et servant à décapiter les animaux. Ce ne sont là que des conjectures. Toutefois, on estime que les Perses furent les premiers à employer des tranche-têtes. On sait avec certitude que sous l'Empire Romain, les licteurs, qui effectuaient les exécutions en décapitant à la hache, usèrent d'une machine pour trancher le cou d'un certain Titus Manlius. La dite machine consistait en une petite fenêtre rainurée, haute de deux pieds environ. Le condamné s'agenouillait et passait le cou entre les deux montants, et l'on posait au sommet de ceux-ci une lame de hache, dont le fer s'achevait en enclume. Le couperet coulissait et s'appuyait sur la nuque du condamné, et l'exécuteur, armé d'une lourde masse, assenait un coup puissant sur l'enclume, qui, sous le choc, décapitait le patient. Cette méthode, la plus ancienne qui soit en matière de tranchoir, fut donc employée par les Perses, les Romains, et aussi les Chinois. On retrouve trace d'une machine semblable dans l'Allemagne du XIIème siècle, sous le nom de Diele. Seul problème subsistant, la réussite de l'exécution dépendait du talent du bourreau, comme pour la décapitation à l'épée. Bientôt, ce ne serait plus le cas.

En effet, en 1307, on trouve la trace d'une machine à décapiter améliorée, en Irlande. A Merton, un certain Murcod Ballagh fut exécuté le 01 avril, cette année-là. Bientôt, de semblables mécaniques furent vues un peu partout sur les îles britanniques. En 1400, la ville d'Halifax, en Angleterre, se munit d'un "Gibet". En 1564, ce fut l'Ecosse qui se pourvut d'une Maiden (c'est à dire d'une "Vierge", d'une "Jeune Fille"). Toutes fonctionnaient désormais sur le même principe : deux piliers de 10 pieds (environ 3m20) entre lesquels glisse une masse de pierre terminée par une lame de hache. Une poulie surmonte la machine. Le condamné s'agenouille toujours devant elle, pose sa pomme d'Adam sur une marque, en forme de croix de Saint-André. La corde qui tient l'élément décapitateur est lachée, la lame tombe, le cou est tranché. Quelques défaillances arrivent, notamment à cause de la forme de la lame, qui écrase plus qu'elle ne tranche. Cela restait un châtiment décidé par les comités de village. Et donc le modèle de la Maiden fit florès en Europe : la Hollande eut sa machine, l'Italie se pourvut de la "mannaia" (qui signifie littéralement couperet) durant la Renaissance. 1789 : les révoltes qui couvaient depuis quelques années éclatent, et la Révolution française naît de l'assaut d'une prison. Quelques mois avant ce mémorable 14 juillet, les Etats Généraux avaient été convoqués (le 1er mai exactement) à Versailles. Cela faisait exactement 175 ans que cette réunion n'avait plus eu lieu. Dans les cahiers de doléances rédigés par chaque assemblée, se trouvait fréquemment evoqué le sujet de la justice : on réclamait principalement la simplification des lois. Mais on ne parlait jamais d'une quelconque remise en cause de la peine capitale. Elle était installée dans les moeurs et personne ne songea à la contester. Le 09 juillet, l'Assemblée Constituante commença la réforme des lois. Le 17 août, un certain Bergasse proposa quelques idées, parmi lesquelles l'abolition des lettres de cachet, des peines arbitraires et de toute rigueur inutile. Bon début, mais insuffisant. On nomma sept membres pour créer un décret. Le 29 septembre, Briois de Beaumetz présenta le dit projet. Le 08 octobre, les 28 articles furent votés et transformés en décret, mais le problème de la peine de mort restait présent. A peine deux jours plus tard, le docteur Joseph Ignace Guillotin montait à la tribune pour présenter six articles sur la question. Ayant traité le sujet de la justice durant plus d'un mois, l'Assemblée avait mieux à faire, et le débat fut ajourné. Le 01 décembre, Guillotin revint avec le même projet :

-Article 1 : Les délits de même genre seront punis par les mêmes genres de peine, quels que soient le rang et l'état du coupable.
-Article 2 : Les délits et les crimes étant personnels, le supplice d'un coupable et les condamnations infamantes quelconques n'impriment aucune flétrissure à sa famille. L'honneur de ceux qui lui appartiennentn'est nullement entaché et tous continueront d'être admissibles à toutes sortes de professions, d'emplois, ou de dignités.
-Article 3 : Les confiscations des biens des condamnés ne pourront jamais être ordonnées, en aucun cas.
-Article 4 : Le corps du supplicié sera délivré à sa famille si elle le demande. Dans tous les cas, il sera admis à la sépulture ordinaire et il ne sera fait sur le registre aucune mention du genre de mort.
-Article 5 : Nul ne pourra reprocher à un citoyen le supplice ni les condamnations infamantes quelconques d'un de ses parents. Celui qui osera le faire sera réprimandé par le juge.
-Article 6 : Dans tous les cas où la loi prononcera la peine de mort contre un accusé, le supplice sera le même, quelle que soit la nature du délit dont il se sera rendu coupable. Le criminel sera décapité : il le sera par l'effet d'une simple mécanique.
Arrêté qu'en outre que les six articles ci-dessus seront présentés à la sanction royale, pour être envoyés aux tribunaux, etc., et qu'en les présentant, M. le Président suppliera le Roi de donner des ordres pour que le mode actuel de décapitation soit changé et qu'à l'avenir elle soit exécutée par l'effet d'une simple mécanique."



L'exécution de Louis XVI.



Marie-Antoinette, en route vers l'échafaud. Croquis réalisé en chemin par David.


Il l'exprime de façon si comique que des rires et des applaudissements moqueurs accueillent sa proposition. Le débat se clôt là pour deux longues années. En 1791, la polémique refait surface, sur la demande du bourreau Sanson.

En effet, celui-ci écrit une lettre au ministre de la Justice Duport-Dutertre :

MEMOIRE D'OBSERVATION SUR L'EXECUTION DE LA PEINE DE LA TÊTE TRANCHEE AVEC LA NATURE DES DIFFERENTS INCONVENIENTS QU'ELLE PRESENTE, ET DONT ELLE SERA VRAISEMBLABLEMENT SUSCEPTIBLE

Savoir :
Pour que l'exécution puisse se terminer selon l'intention de la loi, il faut que, sans aucun obstacle de la part du condamné, l'exécuteur se trouve encore être très adroit, le condamné très ferme, sans quoi l'on ne parviendra jamais à terminer cette exécution avec l'épée, sans qu'il arrive des scènes dangereuses. A chaque exécution, l'épée n'est plus en état d'en faire une autre : étant sujette à s'ébrécher, il est absolument nécéssaire qu'elle soit repassée et affilée de nouveau, s'il se trouve plusieurs condamnés à exécuter au même instant; il faudra donc avoir un nombre d'épées suffisant et toutes prêtes. Cela prépare des difficultés très grandes et presque insurmontables.
Il est à remarquer encore que très souvent les épées ont été cassées en pareilles exécutions.
L'exécuteur de Paris n'en possède que deux, lesquelles lui ont été données par le ci-devant Parlement de Paris. Elles ont coûté 600 livres pièce.
Il est à examiner que lorsqu'il y aura plusieurs condamnés qui seront exécutés au même instant, la terreur que présente cette exécution, par l'immensité du sang qu'elle produit, et se trouve répandu, portera l'effroi et la faiblesse dans l'âme du plus intrépide de ceux qui resteront à exécuter. Ces faiblesses produiront un obstacle invincible à l'exécution. Le sujet ne pouvant plus se soutenir, si l'on veut passer outre, l'exécution deviendra une lutte et un massacre.
A en juger par les exécutions d'un autre genre, qui n'apportent pas à beaucoup près les précisions que celle-ci demande, on a vu les condamnés se trouver mal à l'aspect de leurs complices suppliciés, au moins avoir des faiblesses, la peur : tout cela s'oppose à l'exécution de la tête tranchée avec l'épée. En effet, comment supporter le coup d'oeil d'une exécution la plus sanguinaire, sans faiblesse.
Dans les autres genres d'exécution, il était très facile de dérober ces faiblesses au public, parce que l'on avait pas besoin, pour la terminer, qu'un condamné reste ferme et sans terreur; mais dans celle-ci, si le condamné fléchit, l'exécution sera manquée. Peut-on être le maître d'un homme qui ne voudra ou ne pourra plus se tenir?
Il parît cependant que l'Assemblée nationale n'avait décrété ce genre d'exécution que pour éviter les longueurs que les anciennes exécutions présentaient.
C'est en conséquence de ces vues d'humanité, que j'ai l'honneur de prévenir sur tous les accidents que cette exécution produira si on la fait exécuter avec l'épée. Il serait, je crois, trop tard de porter le remède à ces accidents, s'ils n'étaient connus que par leur malheureux usage.
Il est donc indispensable que, pour remplir les vues d'humanité que l'Assemblée nationale s'est proposée, de trouver un moyen qui puisse fixer le condamné, au point que l'exécution ne puisse devenir douteuse, et par ces moyens éviter les longueurs, et en fixer la certitude. Par là, on remplira l'intention du législateur, et on se mettra à couvert de l'effervescence publique."


Dans la France de la Révolution, le problème de la justice se posa sans que fût jamais remise en cause la nécessité de la peine de mort. On continuait à exécuter, la plupart du temps, par pendaison. Le surnom de «la Veuve » donné à la potence lui survivra et désignera par la suite la guillotine. Mais on discutait ferme sur la forme de l'exécution qui apparaissait anachronique. La peine de mort ne fut pas abrogée, mais un rapport de Le Peletier, député de l'Yonne, devait fixer définitivement le nouveau mode d'exécution. Déposé en juin 1791, le rapport disait simplement (article 3, qui devint le décret du 25 septembre 1791 ): «Tout condamné à mort aura la tête tranchée.» Ainsi fut admis le principe de la décapitation des condamnés à mort. Mais Charles-Henri Sanson, exécuteur en titre (on appelait désormais le bourreau le «Vengeur du Peuple »), recula devant les difficultés de couper proprement tant de têtes. On se souvint alors du docteur Guillotin, qui, en 1789, avait proposé un projet qui prévoyait que tous les condamnés à mort seraient décapités «par l'effet d'un simple mécanisme ». On reprit ce projet, le docteur Louis l'affina, et la première machine fut construite par le «facteur » de clavecins Schmidt. Le 25 avril 1792 la guillotine – dont le principe avait été définitivement retenu le 20 mars – fonctionna pour la première fois. La lame tomba sur le cou de Nicolas Pelletier qui n'était pas un criminel, tout juste un mauvais garçon : l'exécution n'avait duré que quelques secondes. Au pied de la machine se tenait un homme, Charles-Henri Sanson, quatrième de ce nom.

Vingt-sept années de déclin



La quadruple exécution d'Hautefaye, 1871

La Révolution avait aboli les usages de la "question", c'est à dire de la torture. Mais toutefois, certaines pratiques des hautes et basses oeuvres restaient en vigueur. L'exposition des condamnés sur l'échafaud, nouvelle version du pilori, la flétrissure (marquer au fer rouge l'épaule du condamné aux travaux forcés) et la marque. D'autres revinrent s'y ajouter : le code Napoléon de 1810 introduisit un abominable rajout au supplice des parricides. Ceux-ci seraient désormais menés à l'échafaud, pieds nus, une cagoule sur le visage. Et une fois sur l'estrade, l'exécuteur leur poserait le poing sur un billot et, d'un coup de hachette, leur trancherait la main. Le moignon serait immédiatement placé dans un sac rempli de son, et l'exécution reprendrait son cours habituel. Cette mesure sera effective jusqu'au 28 avril 1832, quand un décret abrogera cette amputation, ainsi que la flétrissure et la marque. Les 230 exécuteurs de France perdent une partie de leur travail.

En 1848, la situation d'exécuteur, déjà précaire, va en s'amplifiant : le 26 février 1848, un décret abolit la peine de mort en matière politique, idée qui sera reprise dans la Constitution, le 04 novembre. De plus, le 12 avril, un nouveau décret supprime l'exposition des condamnés. Prenant comme prétexte ces réductions de travail, un arrêté est publié le 09 mars 1849, et supprime le poste d'environ neuf exécuteurs sur dix (leur chiffre passe de 230 à 27), poursuivant par là la politique de réduction entamée par la Révolution Francaise. En date du 1er mai 1849, il ne restera plus qu'un exécuteur en chef des arrêts criminels par Cour d'appel, celui-ci étant assigné à résider au siège de la dite Cour. Certains départements perdent définitivement leur exécuteur (comme le Gers), mais dans la plupart des départements, le bourreau est simplement rétrogradé au poste d'adjoint, logeant au siège de la Cour d'assises, participant, si besoin est, aux exécutions effectués par ses confrères dans les départements voisins. Les aides sont également "renvoyés", sauf dans la Seine, où l'on en garde deux, et en Corse, où l'on en garde un. Les gages, déjà passablement entamés par les précédentes décisions, sont encore diminués, de plus, les "abonnements" conclus avec les exécuteurs, pour l'entretien, le montage de l'échafaud, le transport des condamnés, sont résiliés dès le 1er janvier 1849. Cette période terrible ne s'arrête qu'après le 26 juin 1850, quand un nouveau décret réduit, une fois de plus, les gages des exécuteurs.

Vingt ans s'écoulent avant que le métier de bourreau ne fasse encore parler de lui. Le coup fatal sera porté le 25 novembre 1870. Adolphe Crémieux, ministre de la Justice du gouvernement de la Défense Nationale, siégeant à Tours, décréte que : "Considérant qu'aucune loi ne légitime l'usage de dresser les bois de justice sur une plate-forme elevée au-dessus du sol, de manière à transformer en un spectacle hideux l'expiation légale dont la publicité n'est pas mieux garantie tandis qu'il en résulte les plus grands inconvénients pour le transport et l'érection de ces bois." L'échafaud est donc supprimé, et enfin, tous les exécuteurs de France sont démis de leurs fonctions, sauf un exécuteur en chef et ses cinq aides à Paris, ainsi qu'en Algérie et en Corse. Le même décret ordonnait la construction de "deux machines ou instruments avec leurs accessoires de rechange, établies sur le modèle adopté en Algérie". L'exécuteur métropolitain et ses aides se déplaceront "toutes les fois qu'il y aura lieu de procéder en dehors de Paris, à l'exécution d'un condamné." en utilisant, pour le transport, les réseaux ferroviaires.

Pendant la guerre de 1870, il n'y eut que 10 exécutions, mais les nouvelles guillotines furent construites, suivant les plans de l'exécuteur de Corse, Berger. La Commune ayant appris que la guillotine "perfectionnée et accéleratrice", le 06 avril, des perquisitions ont lieu dans un atelier de la Folie-Méricourt, où l'on trouve plans, outils, contrats et machines. Tout cet ensemble fut mené place Voltaire, au pied de la statue du philosophe, et brûlé sous les hourras du peuple. Mais on reconstruira de nouvelles machines, et, pour le bien des condamnés, le système de chute du couperet sera inversé par rapport au modéle algérien, qui restera unique désormais. Le dernier poste intermédiaire, celui de Corse, ne durera guère : le 31 juillet 1875, le poste est annulé.

Marseille, 1868

Document rare : il s'agit en effet d'une des uniques photographies de la guillotine qui se dressait encore sur l'échafaud. La photo, prise en 1868, précède de deux ans le décret supprimant l'échafaud et les postes de bourreaux régionaux.

?

Une exécution anonyme, fin du XIXème siècle.

Une exécution

Une exécution sur laquelle je n'ai aucune information. Probablement fin du XIXème siècle.

Châlon-sur-Saône, 1894

L'exécution de Pierre Mazué, le 30 décembre 1894, sur la place Ronde de Châlon.

Sénégal, fin du XIXe siècle

Une exécution au Sénégal, avec une guillotine modèle 1793.

Azazga, 1895

Une sextuple exécution à Azazga, en Algérie, le 14 mai 1895.

Lons-le-Saulnier, 1897

Le condamné à mort Pierre-Elysée Vaillat sort de la maison d'arrêt jurassienne de Lons-le-Saulnier, en avril 1897. Louis Deibler est prêt à faire son oeuvre de justice.

Remiremont, 1899

La guillotine prête à fonctionner sur une place de Remiremont le 08 février 1899.

Tunis, XXème siècle

Une exécution publique au début du XXème siècle en Tunisie.

Orléans, 1905

Photo rehaussée à la plume de l'exécution de Languille, le 28 juin 1905 à Orléans.

Trois ans de chômage pour le bourreau



Le résultat des votes

Bien que le chapitre définitif de l'abolition ne soit voté que plus de soixante ans après, il fut un temps où la guillotine ne fonctionna pas dans les villes métropolitaines.

Le 18 février 1906, Emile Loubet quitte son poste de président de la République Française, après un septennattout à fait honorable (n'appelle-t-on pas "La belle Epoque", cette période?). Son successeur est aussi un homme du Sud, il a gardé de son Lot-et-Garonne natal les inflexions rocailleuses dans la voix. Armand Fallières est un homme bon, et chacun le reconnaît. Mais malgré tout, certains craignent l'arrivée de Fallières à ce poste, notamment Anatole Deibler et ses aides. En effet, et il ne le cache pas, Fallières est un abolitionniste notoire.

On a souvent dit que Fallières n'avait jamais fait procéder à une exécution capitale avant 1909. C'est faux. Lors des six premiers mois de son investiture, Fallières refusa la grâce deux fois, à des condamnés à mort en Algérie. Toutefois, il reste vrai que la Veuve cessa de fonctionner en octobre 1905, après avoir tranché la tête de Pozzi à Belfort. En 1906, il y eut 29 condamnations à mort (soit une tous les 12 jours), par rapport aux années précedentes où seulement vingt condamnations annuelles en moyenne étaient prononcées. Aucune ne fut effective. Les condamnés en riaient, même ! L'un d'eux, Negro, eut le culot d'écrire une lettre à Fallières lui réclamant une femme pour passer le temps et des armes pour tuer le gardien. Devant l'obstination de Fallières à grâcier inéluctablement tous les condamnés à mort, les jurés des Cours d'Assises ne font pas de cadeau.

Deibler, lui, continue d'entretenir sa machine, et de suivre les procès d'assises, en notant dans ses carnets, chaque condamnation à mort. Mais le 05 juillet 1906, la Commission des budgets supprime purement et simplement ses gages. Privé de son métier, Anatole se fit placier en vins de Champagne, sous le nom de François Rogis, qui n'effrayerait pas les clients...Néanmoins, des députés se fâchent et le 13 novembre 1906, la Chambre rétablit les gages de l'exécuteur et les frais d'exécution.
1907 : Clémenceau, président du Conseil, abolitionniste. Briand, ministre de la Justice, abolitionniste. Les condamnations s'enchainent : près d'une par semaine, et toujours pas de guillotine à l'entrée des prisons françaises. C'est là que démarre l'abominable affaire Soleilland.

Le 30 janvier 1907, Albert Soleilland, un ébéniste, se rend chez ses amis ouvriers, les Erblinger. Prétextant que sa femme doit se rendre à un spectacle au Ba-Ta-Clan, il propose d'y emmener la petite Marthe, 12 ans. Inutile de dire que la fillette saute de joie, et suit Soleilland. Le soir, Soleilland revient seul, et raconte que sa femme n'a pas pu se rendre au spectacle, et que c'est lui qui l'a accompagnée, mais que il l'avait perdue de vue dans la foule. Il parut surpris qu'elle ne soit pas revenue. On recherche l'enfant, sans succès, jusqu'au 14 février, où Soleilland pressé de questions finit par avouer son crime. Sa femme étant absente, il entraîna la fillette dans chez lui, avec l'intention de la violer. Comme elle résistait en pleurant à grand bruit, il l'étrangla, puis abusa de son corps. Puis il découpa le cadavre qu'il alla déposer à la consigne de la Gare de l'Est. Après que la police ait découvert l'abomination, l'opinion publique se passionna pour l'affaire : cent mille personnes accompagnèrent le petit cercueil au cimetière de Pantin, et six chars furent nécéssaires pour porter tous les bouquets offerts par des anonymes. Le procès ne fut pas loin, et le 23 juillet, la Cour d'assises de la Seine condamnait l'ignoble personnage à mort, après l'avoir reconnu responsable de ses actes. La foule applaudit, et même Mme Soleilland acclama le verdict ! Le 13 septembre, malgré la pression de la majorité des français, Armand Fallières signe la grâce de tous les condamnés à mort récents. Dont Soleilland. Le peuple pousse les hauts cris, le dimanche 15, une manifestation se présente à l'Elysée en réclamant justice et démission de Fallières (il y eut même un "Vive Deibler !")

La grâce du monstre Soleilland


Le satyre fut envoyé en Guyane. Son homosexualité se révèle. En septembre 1912, il tente d'étrangler un jeune forçat qui se refusait à lui, et qui, en se défendant, le blesse gravement d'un coup de lime. Les "pointeurs" (les violeurs, en argot) sont les plus haïs des prisonniers, et Soleilland n'échappe pas à la règle. Tuberculeux, il meurt seul et détesté à l'hôpital de Kourou en mai 1920.

Les condamnations sont de plus en plus fréquentes, mais tout finit le 08 décembre 1908 quand le débat parlementaire sur l'abolition de la peine de mort s'achève par 201 voix pour et 330 voix contre. Le résultat ne se fait pas attendre : le 08 janvier, pour la première fois depuis quarante-deux mois, les portes du 60bis de la Folie-Régnault laissent passer le fourgon contenant la Veuve, vers la gare du Nord, direction Béthune...Au total, 133 condamnés à mort (France métropolitaine et Algérie) ont été sauvés par le président Fallières. Voici une liste des condamnés à mort de France de 1908 à 1909. Les personnes dont les noms sont reliés par un "et" ont été condamnées ensemble. Ceux qui sont en italique ont été exécutées.

Département Noms
Bouches-du-Rhône (17 condamnations) Ricci, Casamajore, Anfriani, Valentini, Viale, Scaglia, Chiti, Italo Bertalani, Fantone, Morel, Bonello, Lucchini, Rasinouh, Emeric, Ligier, Moliterni
Seine (11 condamnations) Koenig, Delaruelle, Zatchnik, Amiot, Salles, Dranowski, Soleilland, Le Darge, Monssour, Gailly, Gauthier
Ain Marjo et Georges
Aisne Lucien Brazier et Mme Bézard
Aude Urgelès
Aveyron Anglade, Timanelli et Amiene
Calvados Mme LePrieur, Mme Le Vivier
Cantal Roucher
Côte d'Or Marcel Jadot
Dordogne Veyssière
Eure-et-Loir Lucien Peillad
Gironde Branchery et Parrot
Haute-Marne Seiglier, Schmits
Haute-Saône Gentilhomme
Hérault Alary (soldat)
Ille-et-Vilaine Renaud, Mme Labbé
Indre-et-Loire Rousseau
Loir-et-Cher Lebarre
Lot-et-Garonne Sanchez, Vinglia
Maine-et-Loire Gadiot
Manche Lefort, Yger
Marne Alliot, Blande
Mayenne Ménard
Meurthe-et-Moselle Huranse
Nord Mestdag, Vandamme, Latz, Gillon, Philippart
Oise Leroy, Cibois
Orne Colson, Stephen
Pas-de-Calais Abel Pollet et Auguste Pollet et Canut Vromant et Théophile Deroo, W.
Puy-de-Dôme Charles, Walter
Rhône Marleron et Sauvinet, Guttard
Sarthe Grémy et Letourneau
Seine-et-Marne Cesbron
Seine-et-Oise (Yvelines) Bulte, Hardy et Lorton
Seine-Inférieure (Seine-Maritime) Perez, Duchesne, Herbert
Tarn Besse et Simorre
Var Bertone, Ugo
Vaucluse Maurel, Danvers
Vosges Gérard
Alger Aïssat, Tahur
Oran Ben Larbi, Lassone
Orléansville Kaddour ben Chergui
Tunis Bondebouz (tirailleur)






Une vue large de l'avenue de Chabeuil, le 22 septembre 1909, lors de l'exécution des chauffeurs de la Drôme.



Une vue plus rappochée de la même scène. Un des condamnés arrive.



Le condamné est couché sur la bascule, Anatole Deibler s'apprête à baisser la manette.



Le couperet est libéré, 40 kilogrammes tombent sur la nuque du condamné.



Les exécuteurs ramassent la tête dans la bassine pour la poser dans le panier.



L'exécution a eu lieu, les bourreaux nettoyent la guillotine.



Les bois de justice sont nettoyés.



Le couperet est remonté. La machine est prête à fonctionner de nouveau.



Le condamné suivant arrive à son tour.

Digne, 1930

L'exécution de Jules Ughetto, 19 ans, le 24 janvier 1930 à Digne-les-Bains (Basses-Alpes, maintenant Alpes de Haute-Provence). On voit le public qui se presse face à la machine, et on peut constater que le couperet n'est pas à sa place (il est possible que l'exécution vient d'avoir lieu).

Paris, 1932

La guillotine en cours de démontage boulevard Arago le 14 septembre 1932, après l'exécution de Paul Gorguloff.

Aix-en-Provence, 1934

Devant la prison d'Aix, les exécuteurs sont en train de démonter le "chapiteau". Georges Sarrejani vient d'avoir la tête tranchée, en ce 10 avril 1934.

Fin des exécutions publiques



L'exécution d'Eugen Weidmann

C'était dans l'air du temps : trouvait-on que les exécutions publiques étaient dépassées, obsolètes? Nul ne peut vraiment le dire.

A peine quatre mois après le décès d'Anatole Deibler, la France, nantie d'un nouvel exécuteur, s'apprête à mettre le point final à une affaire criminelle qui la passionne depuis deux ans. En effet, Eugen Weidmann va expier ses crimes devant la prison de Versailles. Et là, au matin du 17 juin 1939, l'impensable se produit : trois quarts d'heure de retard pour une exécution, au moment où les jours sont les plus courts de l'année, c'est assurément laisser le champ libre au soleil, et en conséquence, aux reporters. C'est ainsi que une bonne centaine de photos seront prises de la décapitation, et publiées dans toute la France, et même dans le monde. Il y avait eu un précédent, on s'en souvient, lors de la triple exécution de Valence, trente ans auparavant. Mais il n'y avait qu'un seul photographe.

Là, une dizaine de reporters sont présents, et, à une fenêtre du boulevard, se trouve une caméra. Plan après plan, la technique photographique permettra de suivre chaque pas du condamné le menant vers sa mort. C'est le déclencheur qui fait exploser la poudre. On a souvent prétendu que la foule s'était montrée scandaleuse, que les femmes se dressaient pour voir la belle tête du condamné avant qu'on ne la détache de ses épaules, que les mêmes dames s'étaient ruées vers la guillotine pour tremper leurs mouchoirs dans le sang (curieuse rémininiscence de Louis XVI). A dire vrai, au vu des photos, il n'y a guère que 300 spectateurs, pas une seule femme présente, et tout semble calme. De nos jours, Versailles n'était pas Paris, et c'était plus vrai encore à l'époque. Mais bon. Tout était dit : un des journaux à grand tirage publie une photo de l'exécution à la Une. Et ce journal arrive sous les yeux d'Edouard Daladier, président du Conseil et ministre de la Défense. A l'époque, il est l'homme le plus important de l'Etat, et il peut aisément faire fléchir le président de la République.

Le 24 juin, à l'Elysée, le Conseil des ministres se réunit, et Mr Daladier sumet à la signature d'Albert Lebrun 8 décrets-lois :

- Autorisation de la mise en chantier d'un sous-marin destiné à remplacer le "Phénix";
- Décret prenant acte des participations exceptionnelles consenties par l'Algérie aux dépenses de la défense nationale;
- Organisation du warrantage en faveur des titulaires de conventions passées en application de la loi du 2 mai 1938 portant ouverture de crédits pour l'exécution de travaux de défense nationale;
- Allocations familiales;
- Repos hebdomadaire;
- Répression de la distribution et de la circulation des tracts de provenance étrangère;
- Modification du décret du 2 mai 1938 relatif à la police des étrangers;
- Suppression de la publicité des exécutions capitales.

Ces derniers décrets paraîssent le lendemain au journal officiel : celui qui nous intéresse comporte deux documents, le premier étant un rapport destiné au président de la République :

RAPPORT AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE,

Paris, le 24 juin 1939,

Monsieur le Président,

Aux termes de l'article 26 du code pénal, les exécutions capitales doivent avoir lieu sur " sur l'une des places publiques du lieu qui sera indiqué par l'arrêt de condamnation ".

Ce texte, dont les auteurs attendaient un effet moralisateur, a pratiquement donné des résultats opposés.

Déjà, en raison de manifestations regrettables qui ont marqué parfois les exécutions capitales, la publicité a été considérablement réduite et une proposition de loi, adoptée par le Sénat le 5 décembre 1898 tendait même à supprimer complètement l'admission du public à ces exécutions.

Il nous a paru que le moment était venu de réaliser cette réforme, désirable à tous les égards et c'est dans ce but que nous avons l'honneur de soumettre à votre agrément le présent projet de décret.

Nous vous prions d'agréer, monsieur le Président, l'hommage de notre profond respect.

Le président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre,

EDOUARD DALADIER.

Le garde des sceaux, ministre de la justice,

PAUL MARCHANDEAU.

Le ministre de l'intérieur,

ALBERT SARRAUT.

le second étant le décret proprement dit :

Le Président de la République française,

Sur le rapport du président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre, du garde des sceaux, ministre de la justice, et du ministre de l'intérieur,

Vu la loi du 19 mars 1939 accordant au Gouvernement des pouvoirs spéciaux ;

Le conseil des ministres entendu,

Décrète :

Art. 1er. - L'article 26 du code pénal est modifié ainsi qu'il suit :

Art. 26. - L'exécution se fera dans l'enceinte de l'établissement pénitentiaire qui sera désigné par l'arrêt de condamnation et figurant sur une liste dressée par arrêté du garde des sceaux, ministre de la justice.

Seront seules admises à assister à l'exécution les personnes indiquées ci-après :

1° Le président de la cour d'assises ou, à défaut, un magistrat désigné par le premier président ;

2° L'officier du ministère public désigné par le procureur général ;

3° Un juge du tribunal du lieu d'exécution ;

4° Le greffier de la cour d'assises ou, à défaut, un greffier du tribunal du lieu d'exécution ;

5° Les défenseurs du condamné ;

6° Un ministre du culte :

7° Le directeur de l'établissement pénitentiaire ;

8° Le commissaire de police et, s'il y a lieu, les agents de la force publique requis par le procureur général ou par le procureur de la République ;

9° Le médecin de la prison ou, à son défaut, un médecin désigné par le procureur de la République.

Art. 2. - L'alinéa 2 de l'article 13 du code pénal est abrogé.

Art. 3. - L'article 378 du code d'instruction criminelle est modifié ainsi qu'il suit :

Art. 378. - Le procès-verbal d'exécution sera, sous peine de 100 fr. d'amende, dressé sur-le-champ par le greffier. Il sera signé par le président des assises ou son remplaçant, le représentant du ministère public et le greffier.

Immédiatement après l'exécution, copie de ce procès-verbal sera, sous la même peine, affichée à la porte de l'établissement pénitentiaire où a eu lieu l'exécution et y demeurera apposée pendant vingt-quatre heures.

Aucune indication, aucun document relatifs à l'exécution autres que le procès-verbal ne pourront être publiés par la voie de la presse, à peine d'une amende de cent à deux mille francs.

Le procès-verbal sera, sous la peine prévue à l'alinéa 1er, transcrit par le greffier dans les vingt-quatre heures au pied de la minute de l'arrêt. La transcription sera signée par lui et il fera mention du tout, sous la même peine, en marge du procès-verbal. Cette mention sera également signée et la transcription fera preuve, comme le Procès-verbal lui-même.

Art. 4. - Le présent décret sera soumis à la ratification des Chambres conformément aux dispositions de la loi du 19 mars 1939.

Art. 5. - Le président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre, le garde des sceaux, ministre de la justice, et le ministre de l'intérieur sont chargés, chacun en ce qui le concerne, de l'exécution du présent décret, qui sera publié au Journal officiel de la République française.

Fait Paris, le 24 juin 1939.

ALBERT LEBRUN.

Par le Président de la République :

Le président du conseil, ministre de la défense nationale et de la guerre,

ÉDOUARD DALADIER.

Début juillet, le Journal Officiel publie la liste des établissements pénitentiaires où seront effectuées les exécutions désormais :

-Agen
-Auch
-Digne
-Draguignan
-Nice
-Marseille
-Amiens
-Beauvais
-Laon
-Angers
-Laval
-Le Mans
-Bastia
-Besançon
-Lons-le-Saulnier
-Vesoul
-Angoulême
-Bordeaux
-Périgueux
-Bourges
-Châteauroux
-Nevers
-Alençon
-Caen
-Coutances
-Annecy
-Chambéry
-Metz
-Strasbourg
-Mulhouse
-Châlon-sur-Saône
-Chaumont
-Dijon
-Douai
-Saint-Omer
-Gap
-Grenoble
-Valence
-Limoges
-Montbrison
-Lyon
-Belley
-Rodez
-Béziers
-Epinal
-Nancy
-Saint-Mihiel
-Rethel
-Carpentras
-Mende
-Nîmes
-Privas
-Blois
-Orléans
-Tours
-Mont-de-Marsan
-Pau
-Tarbes
-La Roche-sur-Yon
-Niort
-Poitiers
-Saintes
-Nantes
-Quimper
-Rennes
-Saint-Brieuc
-Vannes
-Le Puy
-Moulins
-Riom
-Saint-Flour
-Evreux
-Rouen
-Albi
-Foix
-Montauban
-Toulouse

Pour les prisons dépendantes de la cour d'appel de Paris, les exécutions auront lieu :

-Auxerre
-Chartres
-Melun
-Reims
-Paris-La Santé
-Paris-La Petite Roquette


Le 17 juillet, Henri Desfourneaux reçoit son quatrième ordre d'exécution en tant que chef. Il devra se rendre en Bretagne, à la maison d'arrêt de Saint-Brieuc, pour y exécuter Jean Dehaene. A l'entrée de la même prison, un an et demi auparavant, en raison d'une maladie d'Anatole Deibler, Desfourneaux avait, pour la première fois de sa vie, actionné le terrible levier de chute de la Veuve. On y avait déjà noté sa lenteur. Celle-ci, affichée dans tous les journaux ayant fait jaser, on se doute de son soulagement à l'idée de couper à l'abri des murs de la maison d'arrêt. Le 19 juillet 1939, à peine un mois après Eugen Weidmann, Dehaene est guillotiné. Il n'y a que peu de spectateurs, et la machine est dressée dans la cour de la prison. Voici ce qu'on put lire en passant davnt les portes de la prison ce matin-là :

"Le 19 juillet à 4 h 30, nous, Auffray, procureur de la République près le Tribunal de Saint-Brieuc ; Mathonnet, greffier en chef, nous étant transportés à la maison d'arrêt de Saint-Brieuc, conformément aux articles 60 et 77 du code d'instruction criminelle et 26 du code pénal, déclarons que le nommé Dehaene Jean, né à Tourcoing (Nord), le 10 avril 1904, chauffeur-mécanicien à Dinan, après l'accomplissement des formalités présentes, à eté amené à 4 h 30 par Desfourneaux Jules, exécuteur des hautes oeuvres, dans la cour intérieure de la maison d'arrêt, où nous l'avons accompagné, et que la condamnation à la peine de mort prononcée contre lui par arrêt de la Cour d'assises des Côtes-du-Nord, le 27 avril 1939, pour assassinats, a été exécutée, Dehaene ayant eu la tête tranchée en notre présence.
Et le présent Procès-verbal, dressé sur-le-champ par le greffier, a été immédiatemment signé et affiché sur la porte de la prison."

Désormais, rien ne changera vraiment dans la procédure des exécutions. Un nouveau pas vers l'Abolition vient d'être franchi.

H1>Les hautes oeuvres durant l'Occupation

Au cours de sa sanglante histoire, la guillotine connaîtra deux périodes de réelle folie, de honte sans nom : l'une d'elle fut sa naissance, la Révolution. La seconde entraîna son déclin : ce fut l'Occupation allemande, de 1940 à 1944.

Ene ce temps-là, des hommes s'elevèrent contre l'oppression nazie : ces héros ne sont pas toujours reconnus à leur juste titre. Qui se souvient encore, à part les Toulousains, du nom de Marcel Langer? Qui sait le tragique destin de Jean Cathelas? Il serait injuste de citer leurs noms comme ceux de criminels : c'est pour cela que cette page existe.

1939 : le Troisième Reich, dans sa folie des grandeurs, entame son invasion de la France. L'éxhec de l'Armée entraîne le président Lebrun à quitter son poste (sans démissionner) en laissant les pleins pouvoirs à celui qui est encore pour les Français le vainqueur de Verdun : Philippe Pétain. Tous les hommes n'approuvent pas la présence allemande sur leur sol, mais beaucoup la ferment, car ils ne peuvent rien faire d'autre. Parmi eux, les exécuteurs adjoints, André Obrecht, Georges Martin et son frère. Le travail continue : la période de guerre ne provoque pas l'arrêt des activités de Messieurs les bandits, loin de là. La Veuve continue son tour de France et tranche ça et là assassins et violeurs. Une des premières affaires "politiques" de l'époque survient le 06 juin 1940. Ce matin-là, à la Santé, Desfourneaux a pour ordre de décapiter Maurice Garnotel, violeur et assassin. Un autre prisonnier attend dans une cellule voisine : il s'appelle Fritz Erler, c'est un cinéaste allemand, convaincu d'esionnage et condamné à mort. Or, on le sait, les condamnations militaires s'exécutent par fusillade, mais l'époque ne permettant pas de trouver dans les temps un peloton complet, on recourt aux services du bourreau national, qui pratiquera ce matin-là un doublé inattendu.

Deux jours après, en prévision d'une exécution à Coutances, les bois de justice sont chargés sur un train pour un voyage qui durera deux jours, au cours desquels les aides furieux découvriront les idées de désertion de leur patron. Au matin du 11, l'exécution se passera comme prévu, mais au retour, Obrecht part pour Tiercé dans le Maine-et-Loire, tandis que Desfourneaux et les Martin se dirigent vers Rennes. Un demi-tour intempestif les ramenera vers Coutances, ville occupée. Desfourneaux craibnt pour sa vie : il a un peu raison. En effet quand les allemands entrent dans Paris le 10, ils commencent par réclamer la libération de leurs hommes, y compris d'Erler. Apprenant le sort de leur espion, ils réclamèrent le bourreau. Les autorités françaises leur firent remarquer qu'il n'y avait pas de crime ou de délit commis, puisque l'exécution fut accomplie sur ordre de l'autorité légitime. Comme la loi restait similaire en Allemagne, et qu'on pensa avoir besoin de l'exécuteur dans les temps à venir, les Boches se plièrent à l'explication. Desfourneaux avait eu chaud !

A partir de là, les exécutions de la honte pouvaient commencer. Alors que l'on exécutait plus de femmes depuis 54 ans, Pétain se montra intraitable, et cinq femmes verront leur grâce refusée. Mais la baderne se montrera plus sévère encore avec les Résistants.

Le 21 août 1941, à la station de métro Barbès-Rochechouart, un aspirant allemand est abattu. Immédiatement, Pucheu, ministre de l'Intérieur se montre inflexible et décide de créer un "Section Spéciale". Peu importe de retrouver les coupables, peu importe les crimes commis par les prévenus de ce "tribunal" : six hommes devront en sortir condamnés à mort. A Paris, le 26 août, sur neuf inculpés, trois subissent la condamnation capitale. Le soir-même, Desfourneaux avertit ses aides d'une UNIQUE exécution, et que la nuit suivante, ils devront dormir à la prison de la Santé. Et le 28 août, au petit matin, avec stupeur, les aides découvrent trois hommes. Ils s'appellent André Bréchet, Emile Bastard et Abraham Trézébucki. Ils se plaignent au patron qui joue au sourd. Toutefois, leurs protestations seraient plus violentes s'ils savaiant les crimes commis par leurs trois victimes. Un mois après, rebelote. Quand les trois condamnés arrivent et que les ciseaux découpent leurs cols de chemises, ils se pétrifient. Eux qui croyaient être fusillés ! Quand Jacques Woog clame qu'"être ficelé, c'est bon pour les assassins, pas pour nous", les aides comprennent. Woog, Adolphe Guyot et le député Jean Cathelas n'ont commis aucun crime. Ils meurent sur l'autel des nazis. Guillotinés pour avoir été communistes.

Juste après l'exécution, les trois adjoints se réunissent place Denfert-Rochereau, dans un café, et décident d'un commun accord de refuser de coucher à la Santé. Desfourneaux, de son côté, ne leur confie plus la destination de leurs pratiques. Les aides reçoivent des messages laconiques "Rendez-vous à telle heure, telle gare." Ils ne savent rien non plus des condamnés qui leur seront confiés. A Nîmes, le 22 avril 1943, deux jeunes résistants, Robert et Faita, sont exécutés sous la voix des prisonniers chantant la Marseillaise. Pour avoir laissé les deux camarades s'embrasser fraternellement une dernière fois, les frères Martin seront admonestés par Desfourneaux, qui leur dit : " Ce sont des condamnés comme les autres, vous n'avez à accèder à aucun de leurs désirs !"

Une affaire qui marquera profondément les trois hommes reste celle de l'héroïque chef des FTP-MOI du Sud-Ouest : Marcel Langer.

Un héros trop méconnu, Marcel Langer

Marcel (Mendel) Langer est né en Pologne le 13 mai 1903, à Szezucin, dans une modeste famille juive. A Tartow, où ses parents s’installent, sa jeunesse est marquée par les persécutions antisémites. Elles poussent son père, qui milite au Bund, parti socialiste juif, à émigrer en Palestine. Il entre au Parti Communiste palestinien. Après avoir été arrêté et emprisonné par les Britanniques, il part pour la France, s’installe à Paris, puis, en 1931, à Toulouse où il travaille comme fraiseur-ajusteur.

Dans la région de Toulouse, il entre en contact avec la colonie polonaise, constituée depuis 1920 par les travailleurs immigrés.

Militant communiste, il va adhérer à une section de la M.O.I., organisation créée au sein de la confédération Générale du Travail (C.G.T.U.) pour regrouper les travailleurs étrangers. En 1936, il s’engage dans les Brigades Internationales qui vont se battre en Espagne au côté de la République. Il combat d’abord dans la brigade polonaise. Il est ensuite, après un passage au Quartier général d’Albacete, affecté à la 35e division de mitrailleurs où il deviendra lieutenant. Il épouse une espagnole, Cécilia Molina, mais la défaite des républicains espagnols le séparera de sa femme et de sa petite fille. Interné au camp d’Argelès (France) puis à Gurs, il s’évade et rejoint Toulouse. Il est embauché aux ateliers de construction mécanique du midi et reprend contact avec ses anciens camarades de la M.O.I., devenue illégale.

Après l’occupation de la zone Sud par l’armée allemande le 11 novembre 1942, la M.O.I. se transforme en mouvement de résistance militaire. Marcel Langer devient le premier dirigeant de la 35e Brigade, formée dans la région de Toulouse et qui doit son nom au souvenir de la 35e division de mitrailleurs des Brigades Internationales à laquelle il a appartenu.

Le 5 février 1943, il est arrêté à la gare Saint-Agne, à Toulouse, porteur d’une valise remplie d’explosifs. Malgré la torture, il ne donnera aucun renseignement à la police sur l’origine et la destination de ces explosifs. Le 21 mars 1943, sur réquisitoire de l’avocat général Lespinasse, Marcel Langer est condamné à mort par la section spéciale de la Cour d’Appel de Toulouse.

Dans un couloir de la prison Saint-Michel de Toulouse, au matin du 23 juillet 1943, on vient réveiller Langer. Celui-ci s'écrie "Vive la France, à bas les Boches, vive le Parti Communiste!", et puis clame "Adieu, camarades !". Un "Vive la France" collectif lui répond. Desfourneaux pratique sur lui la toilette. Langer refuse le secours de la religion. Seul de la sinistre assemblée, il conserve son extraordinaire sang-froid. S'adressant aux adjoints : "Expliquez-moi ce que je dois faire. Je veux mourir seul, debout, en soldat". Obrecht lui indique où se trouve la guillotine, puis, à la demande de Langer, Georges Martin lui libère les mains, et relâche les liens des chevilles. Après un silence, Marcel Langer fait lui-même savoir que le moment est venu, en criant :
"Allons-y ! Et soyez fermes. Nous vivons une révolution, et une révolution, c'est comme un accouchement : il y a toujours du sang !" Puis arrivé face à la machine, il regarde les assistants, hurle un ultime "Vive la France", et se lance sur la bascule. Desfourneaux fait jouer la manette. Il est 5 heures 40.

Pour reprendre les propos d'André Obrecht, "qui n'a jamais senti sous ses doigts les muscles de celui qui s'apprête à mourir ne peut savoir quelle surhumaine somme de courage il faut pour se précipiter volontairement, pieds et poings déliés, sous le couperet."

Le 10 octobre 1943, l’avocat général Lespinasse était exécuté et Langer était vengé. La 35e Brigade devint la Brigade Marcel Langer, pour lui rendre hommage et justice.



De nouveau, Desfourneaux, dans son petit esprit servile et étriqué, reprochera leur attitude aux adjoints, suivant l'idée boche que les terroristes sont une forme de délinquance de droit commun, rien de plus. L'ambiance, déjà tendue, ne cesse de se dégrader. En effet, Obrecht et les Martin commettent actes de sabotage sur actes de sabotage : la lunette ne s'abaisse plus? C'est le résultat des bons coups de poings administrés au mécanisme. Le couperet ne tombe pas ? C'est qu'il est mal enclenché (cela n'entraînera aucuen exécution massacrée). Les condamnés sont bien trop libres de leurs mouvements ? Les frères Martin n'ont certainement pas assez serré les liens. Desfourneaux s'épuise peu à peu, et surveille constamment ses aides.

Alors, les aides décident de porter un coup de grâce. Ils posent leur démission, tous trois ensemble, et datent leur demande du jour de l'exécution de Marie-Louise Giraud, le 30 juillet 1943. L'automne arrive : les journaux parlent d'une recrudescence des affaires jugées par les services spéciaux. Les aides savent que c'est là le bon moment : quitter quand on aura le plus besoin d'eux. Fin octobre, Desfourneaux prévient ses aides d'une surcharge probable de travail dans les mois à venir. C'était le signal attendu. La triple démission est remise le 2 novembre 1943. Dès le 8 novembre, la Chancellerie fait prévoir un changement dans les exécutions. Le 24 novembre, la guillotine est supprimée pour délits politiques. motif invoqué : difficulté des transports. Obrecht ne manquera pas de remarquer que le 15 décembre, les bois furent envoyés à Carpentras, ce qui n'est pas le voyage le plus aisé.

Les exécutions, néanmoins, se firent avec les moyens humains du bord. La dernière exécution de l'Occupation se déroulera dans la cour de la Santé, à Paris, le 1er mai 1944. Du jamais-vu depuis la Révolution : neuf exécutions d'un coup ! Pour ce faire, Desfourneaux se fit aider par Guyot, un ancien aide connu pour sa violence et par les charretiers du fourgon des bois. La Veuve s'arrêtera de trancher durant deux années, pour revenir en force le 25 mai 1946, dans la même prison, et faire subir le châtiment au monstrueux docteur Petiot.

Petiot, 1946 Petiot, 1946 Petiot, 1946

Ces photos sont très rares, car il s'agit de clichés pris après une exécution privée, et pas une des moins célèbres. Le 25 mai 1946, le docteur Marcel Petiot subissait le châtiment suprême dans la cour de la prison de la Santé, à Paris. Un photographe a saisi le nettoyage et le démontage de la guillotine après la mise à mort...


Patrick Henry, ou l'affaire Bertrand

Henry Philippe Bertrand

Troyes, le 30 janvier 1976, à midi, le petit Philippe Bertrand sort de l'école primaire. Gamin brun à l'air éveillé, il s'apprête à rentrer chez ses parents pour le déjeuner, quand devant l'école, il aperçoit quelqu'un qu'il connait. C'est un tout jeune homme, ami de sa famille. Ses lunettes lui donnent un air calme et réflechi. Il s'appelle Patrick Henry.

Philippe part alors, la main dans celle du jeune homme. Sa famille ne le reverra jamais vivant. En effet, Patrick Henry a besoin d'argent. Adolescent paresseux, il a sombré dans la délinquance. Un jour, il a volé une voiture et en jouant les chauffards, il a renversé et tué un cyclomotoriste. Comme il est mineur au moment des faits, ce sont ses parents qui sont condamnés à verser une lourde indemnité à la famille de la victime. Plus âgé, il tente d'ouvrir une quincaillerie. Mais très vite, le magasin le ruine, et l'argent lui manque de plus en plus. Alors il a cette terrible idée. Il va kidnapper un enfant et réclamer une rançon. Et il choisit Philippe Bertrand. Les parents de l'enfant ne sont pas fortunés, mais M.Larcher, le grand-père, est un assez riche habitant de Troyes. Le plan est simple et pourrait marcher...

Commence alors un incroyable jeu de piste qui dure plus de deux semaines. Les parents effondrés reçoivent des messages téléphoniques qui les font aller à divers points de la région de Troyes pour acquérir des indices, et finalement déposer la rançon. Malheureusement, la police sera semée par le ravisseur qui disparaît avec l'argent donné par le grand-père....Au même moment, Roger Gicquel, présentateur du Journal Télévisé, lance la phrase qui restera célèbre : "La France a peur." Au cours des reportages, les journalistes interrogent Patrick Henry, présent auprès de la famille. Le jeune homme, dégoûtant de cynisme, affirme à la France entière qu'un ravisseur d'enfant mériterait la peine capitale... Interrogé pendant 48 heures par la police qui voit en lui un probable suspect, il quitte le commissariat sous surveillance policière.

Le 17 février, bien renseignée, la police le suit à l'hôtel où il s'est inscrit sous un faux nom. A leur venue, il tente de s'enfuir, mais est rattrapé. On cherche l'enfant sous ses yeux. Quand on tire un tapis roulé de sous son lit, Patrick Henry sait qu'il a perdu, et avoue qu'il a tué l'enfant... Il tente de raconter qu'il a tué l'enfant face au temps trop long qu'a mis la famille à accepter ses conditions. Mais l'autopsie prouvera qu'il ment, et la logique ne pouvait que laisser entendre le contraire. Une fois dans la chambre d'hôtel qu'il a loué, Patrick Henry s'est rendu compte de son erreur. L'enfant le connaissait, et dès qu'il aurait été libéré, il aurait tôt fait de le dénoncer. Alors, le soir même du kidnapping, il étrangla le petit garçon...

L'affaire cause la haine. Henry est emprisonné à Chaumont, car les prisonniers de Troyes ont juré de le tuer. Les appels à mort sont partout, comme lors du procès Buffet et Bontems, quatre ans auparavant. Même le ministre de la Justice de l'époque, Jean Lecanuet, affirme sa volonté de voir puni de mort tous les kidnappeurs assassins. Même M.Henry père estime que la mort est le juste châtiment que mérite son fils. Victime de cette vindicte populaire, le 10 mars suivant, Christian Ranucci est condamné à mort pour un crime similaire.

Le procès s'ouvre en janvier 1977. Pour se défendre, Henry, qui est déjà condamné à mort par les Français, a demandé les services de Maître Robert Badinter. Celui-ci usera d'un argument imparable. Le crime est avoué, stupide, inexcusable. Il faut attaquer la guillotine. Si Patrick Henry est condamné à mort, jamais le président n'osera le grâcier. C'est donc le jury qui prendra l'entière responsablilité de son geste...Le jury y réfléchira à deux fois, et à la stupeur et à la consternation générale, Patrick Henry est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité le 23 janvier 1977. Quand le verdict est prononcé, il dit à haute voix "Vous n'aurez pas à le regretter!"

En "représailles", en février, deux hommes sont condamnés à mort pour rapt et meurtre. Le premier d'une enfant, le second d'une jeune femme. Aucun des deux n'y réchappera, et ils seront les derniers guillotinés de France.

En prison, Henry ne reste pas inactif. Il décroche le bac, entame des études supérieures, devient professionnel en informatique. Il restera 24 ans en prison, transitant de villes en villes. En janvier 2001, après plusieurs refus de libération conditionnelle, sa demande est acceptée, et en avril 2001, il sort de la maison d'arrêt de Caen, prêt à se réinsérer. Un imprimeur, Charles Corlet, accepte de l'embaucher, et l'aide même à fonder une société de création de logiciels. Il écrit un livre, qu'il intitule "Vous n'aurez pas à le regretter". Tout semble se passer pour le mieux. Mais cela ne dure qu'une année.

En juin 2002, il est pris en flagrant délit de vol dans un magasin de bricolage à Caen. Il régle immédiatemment ce qu'il a volé, mais plainte est déposée, et il est condamné par le tribunal correctionnel de Caen à verser 2000 euros d'amende le 22 août 2002. Mais c'est l'escalade. Profitant de quelques jours de vacances, il se rend en Espagne en octobre, et se fait arrêter dans la ville de Valence en possession de 10 kilos d'haschisch. Incarcéré sur place, il est extradé en France, et tout de suite remis en prison. Son patron a perdu toute confiance en lui. Et au final, en novembre, on découvre sur son ordinateur qu'il a surfé sur Internet sur des sites pédophiles, des sites d'achats d'armes et de falsification de documents...Il a même imprimé des photos pédophiles. Ses mémoires paraissent sous un autre titre "Avez-vous à le regretter?"

Et, honnêtement, je répondrai. OUI.

Un lien.

Mort de la guillotine



Il est comme un tradition, que beaucoup de gens pratiquent dans les premiers jours de la nouvelle année. On se creuse les méninges, on fait appel à sa mémoire, ainsi qu'à celle de ses proches. On se surprend, parfois, en se rémémorant des évenements, qui nous étaient passé rigoureusement inaperçus quand ils se sont produits. Chaque année, au bout du compte, apporte son lot de bouleversements, de nouveautés. Par exemple, l'année 2001. Pour toutes les personnes, comme moi nées après 1945, ce qui restera de cette année sera l'incroyable attentat, diffusé en direct par la plupart des chaînes de télévision, du mardi 11 septembre. Pour tout autre date, référez-vous aux "Chroniques", très bons aides-mémoire année après année. Mais passons. Tous les événements ne sont pas aussi tragiques, et s'effacent d'eux-même de l'inconscient collectif, submergé d'échos nouveaux.

Que peut-on retenir de l'année 1981? Technologies, décès, politique. Petit recapitulatif de cette année-là, en commençant par le mois de janvier. Soyons (chrono)logiques.

- Le 19 janvier 1981, un cow-boy d'Hollywood accède au poste d'homme le plus puissant de la Terre. L'acteur Ronald Reagan, 69 ans, ancien gouverneur de Californie, prête serment sur la Bible, et devient le 40ème président des Etats-Unis d'Amérique.

- Le 30 mars, le même Reagan manque d'achever son mandat (et d'avaler son bulletin de naissance) grâce aux bons soins de John Hincley, un névropathe de 23 ans.

- Le 11 mai, la Jamaïque est en deuil. Robert Nesta, mondialement connu sous son nom de scène, Bob Marley, siège désormais aux côtés de Jah. L'abus de cigarettes a crée un méchant crabe qui lui a dévoré les poumons. Il avait 46 ans.

- Le 21 juin, "des crétins avec des cheveux gras qui frisent dans le dos s'amusent à gratter des guitares pourries sous vos fenêtres jusqu'à point d'heure, vous empêchant de pioncer" (merci, Laurent Gerra). C'est la première Fête de la Musique, dont l'instigateur est le nouveau Sinistre de la Culture "Bonjour, c'est Jack" Lang.

- Le 19 juillet, à Versailles, France Télécom lance sa nouveauté, qui ne franchira jamais nos frontières. Le "Minitel".

- Le 29 juillet, liesse à Westminster Abbey. Le "mariage du siècle", comme on dit, est suivi par 600 millions de spectateurs (grâce à la télé, bien sûr), friands de têtes couronnées. Charles, Prince de Galles, passe la bague au doigt de la jeune et souriante Lady Diana Frances Spencer.

- Evénement aux retombées encore imprévues. A New-York, en août, la firme IBM produit sa première version d'une machine révolutionnaire. Son nom? P.C...

- Le 22 septembre, la France continue sa course à la vitesse. La SNCF devrait éviter les retards, maintenant (je me marre...). Mais quand même, un bolide orange et noir filant jusqu'à 316 km/h dans la campagne Bourguignonne, ca ne se voit pas tous les jours. Le TGV-001, après 10 ans de recherches et 5 ans de travaux, peut enfin relier Paris à Lyon en 2 heures 40.

- Drame au Caire. Lors d'un défilé militaire, plusieurs soldats égyptiens se ruent vers la tribune présidentielle et mitraillent l'assistance. En ce 6 octobre, le prix Nobel de la paix 1978, le président Anouar El-Sadate, s'écroule, haché de balles.

- Autre départ tragique : l'oeil égrillard, la pipe au bec, le "polisson de la chanson" quitte ce monde au matin du 29 octobre. Georges Brassens vient prendre ses quartiers définitifs dans sa terre natale de Sète, avant d'être accueilli par un gorille, un Auvergnat, et, sans nul doute, par le Père Eternel.

Que de souvenirs. Et moi, qui y pense, je n'étais même pas encore de ce monde. A quelques mois près, en fait, j'aurais connu cette année-là. Dans cette liste, je sens qu'on va me reprocher d'oublier quelque chose. J'ai légèrement introduit le sujet en mentionnant Jack Lang. Comme disait Bécaud "l'important, c'est la rose".

Au soir du 10 mai 1981, la majorité des téléviseurs de France sont allumés. Des cris de liesse jaillissent face aux écrans quand le visage de François Mitterrand se dessine vers 20 heures. La "Mite" devient le premier président socialiste de la Vème République, et l'ère du changement sonne pour la France. Et pour la peine de mort.

Après la Libération, la guillotine avait connu une période faste : environ 25 exécutions par an, de 1947 à 1951. Puis année après année, le nombre ne cessa de diminuer. Le couperet ne tombait en moyenne qu'une fois par an. Au cours des années 70, seules six têtes furent tranchées. La mort devenait un vestige du passé, et on cherchait par tous les moyens de rendre les exécutions plus secrètes. Les horaires très matinaux (4h30 du matin en moyenne, hiver comme été). L'emploi d'un dais noir pour recouvrir les cours de prison et cacher les bois de justice au matin d'une exécution. Le dernier de ces matins, dits "blêmes" par la presse et les auteurs en manque d'inspiration, eut lieu le 10 septembre 1977 à Marseille. Les condamnations à mort n'étaient pas obsolètes, mais de plus en plus rares. Nouvelle décision fut prise en mars 1978 : tous les condamnés à mort de France seraient transférés à la prison de Fresnes, et les exécutions n'auraient plus lieu que là-bas. Le 25 juin 1980, la peine de mort était abolie pour les mineurs, avec une possibilité du Code Pénal pour les 16-18 ans. C'est dans ce climat de déclin de la peine capitale que les socialistes furent élus aux responsabilités suprêmes de la France. Dès la campagne, François Mitterrand avait évoqué le sujet de l'abolition devant les caméras de télévision :"...dans la foi de ma conscience, je suis contre la peine de mort...Je ferais ce que j'aurais à faire dans le cadre d'une loi que j'estime excessive, c'est-à-dire régalienne, un pouvoir excessif donné à un seul homme : disposer de la vie d'un autre. Mais ma disposition est celle d'un homme qui ne ferait pas procéder à des exécutions capitales...". Une fois élu, il grâcie Philippe Maurice, qu'on imaginait être certainement le prochain époux de la Veuve. Après avoir confié les Sceaux à un éphémère Maurice Faure pendant un mois, c'est l'avocat Robert Badinter qui devient Ministre de la Justice le 23 juin 1981. Sur son initiative, la demande d'abolition de la peine de mort en France est effectuée avant la rentrée des tribunaux : en effet, le président s'étant opposé aux exécutions, les jurés n'auraient plus vraiment le poids de leur décision, et condamneraient plus facilement à mort. D'où engrenage vicieux : les gens verraient ce nombre accru de condamnations comme un signe que la peine de mort est nécessaire, et ainsi de suite.

C'est ainsi que le 17 et le 18 septembre 1981, devant l'Assemblée Nationale, Robert Badinter fait preuve de tout son talent pour montrer l'inutilité de la peine capitale. Le projet dans son intégralité est voté, le 18 septembre, 363 voix contre 117. Le 28 septembre, on prononce la dernière condamnation à mort de France. L'accusé est contumax. Le mercredi 30 septembre 1981, le Sénat adopte le même texte par 161 voix contre 126. Le 10 octobre, le Journal Officiel promulgue la loi 81-908, en date du 09 octobre, comprenant neuf articles, dont le premier déclare "La peine de mort est abolie". La guillotine est remisée dans son hangar de Fresnes, Marcel Chevalier et ses aides sont "remerciés".



Le 21 octobre 1981, devant la Cour d'assises de Paris, le président de la Cour expose au prévenu "accusé de l'assassinat de votre jeune beau-frère, de séquestration et de proxénétisme, en conséquence, vous risquez la peine de mort..."
L'avocat général toussote :
"Mr le Président, la peine capitale est abolie, la loi est déjà votée..."
"Ah bon, déjà? Très bien, passons..."